Je réclame toute votre attention

Aurore, 2 ans, parlant à sa peluche:

– Jack, écoute moi dans les yeux!

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L’ouïe-son [Lisons]

J’ai découvert depuis quelques temps les livres audio. Ils me chagrinent et me sont à la fois indispensables depuis.

Ils me chagrinent car j’aime le papier. Sa sensation, sa douceur, ses écornures souvent, ses ratures, parfois. J’aime observer l’orthographe de mots inconnus ou oubliés, leur position dans la phrase, leurs jeux lexicaux. J’aime ce temps d’introspection de la lecture, ce temps à soi, pour soi, pour penser alors que mes yeux continuent de suivre les lignes mais que mon cerveau ne les comprend pas, tout absorbé qu’il est dans ses réflexions, ou bien pour se plonger dans l’histoire et partir loin de tout, loin de soi, du monde, des autres. Ce temps où, pour pouvoir lire, je dois me poser, me reposer, m’asseoir ou m’allonger, me détendre.

Ils me sont également indispensables car je n’ai le temps ni de me poser, m’asseoir ou m’allonger, de me détendre, ni de laisser courir mes yeux sur des lignes alors que ma vie est une succession infinie et répétée de mille choses quotidiennes à penser, prévoir, planifier, faire.

Le livre audio me permet de faire les mille choses que le quotidien m’impose, tout en me permettant d’écouter une histoire qui n’emmène loin ou moins loin, mais qui me tient la main. Ainsi, j’écoute en conduisant, j’écoute en cuisinant, j’écoute en faisant le ménage, j’écoute en rangeant, j’écoute tout le temps que je ne consacre pas aux autres êtres vivants qui m’entourent. Et du coup, je dévore. Je « lis » sans cesse, au rythme des intonations des narrateurs dont le talent est variable, certes, mais qui me permettent de continuer à découvrir, chaque jour, de nouveaux chapitres, de nouvelles histoires, de nouveaux auteurs.

Mes oreilles ont des yeux, donc.

Bruissements

C’est étrange, cette maison presque silencieuse. On dirait que c’est calme, en semi coma. On dirait qu’il n’y a personne.

Je suis sous la couette, et je tends l’oreille.

Peu à peu, au fil des secondes qui s’égrenent, au fil de mon souffle exhalé lentement, je prends conscience de chaque frisson de vie qui anime cette maison silencieuse.

Le ploc de ce foutu robinet qui goutte pendant quelques minutes après avoir été fermé.
Le bruit des grenouilles dans le bassin d’à côté, assourdi par le double vitrage, mais perceptible au rythme des coassements réguliers et sonores des batraciens.
Le ronronnement du chat contre ma cuisse, pas vraiment un bruit, plutôt une vibration.
Le vent, qui ce soir souffle en spirale, et n’est audible que lorsqu’il vient fouetter rapidement mes volets.
Le lave-vaisselle, qui se déclenche, fait tomber le galet puis lance son eau chaude, loin de la chambre, à l’autre bout du couloir.
Le sommeil de ma fille, agité d’une colonie de rêves, qui, à moitié consciente, déclenche sa veilleuse musicale, son en sourdine, bruits d’oiseaux et de forêts.

C’est étrange, cette maison presque silencieuse. On dirait qu’il n’y a personne. On pourrait passer à côté de toute cette vie qui l’anime, qui bruisse et qui susurre, qui s’agite et qui chante.

Pas-sciences

Je n’ai jamais été une scientifique. J’ai toujours été plus intéressée par la littérature, la poésie, l’art en général. J’ai toutefois découvert que les publications scientifiques, hybrides merveilleux de littérature et de sciences, étaient un puits sans fond dans lequel j’adorais me plonger.

Ainsi donc, j’ai commencé avec les grands noms. Einstein, « Comment je vois le monde », puis « La Relativité ». Cet homme, qui avait manifestement beaucoup de mal à communiquer avec le monde en personne, écrivait pourtant formidablement bien, vulgarisant de manière limpide des concepts qui jusque là m’avaient toujours semblé obscurs. Stephen Hawking m’a à son tour tendu les bras (« Une brève histoire du temps : du Big Bang aux trous noirs »). Un dernier Einstein m’a finalement orientée (avec « L’évolution des idées en physique : des premiers concepts aux théories de la relativité et des quanta ») vers ce qui deviendra une obsession notoire, la physique quantique. Avec Heinsenberg (« La partie et le tout : le monde de la physique atomique »), je connus ainsi une révélation : la physique m’ouvrait une nouvelle porte sur la philosophie, sur Dieu, sur le Pourquoi. La théorie des cordes, le chat de Schrödinger, autant d’émerveillements nouveaux et bruissants de mille promesses, donnant du poids scientifique aux fictions les plus incongrues de mon enfance, aux voyages dans le temps et l’espace, à la dématérialisation, au don d’ubiquité. « La route du temps » de Guillemant, nouvelle découverte, nouvelles rêveries, déterminisme honni pourtant ici étrangement rassurant.

L’air du temps n’est pas bon pour la physique atomique, pourtant. Tchernobyl, Three Miles Island et puis Fukushima, spectres fantomatiques angoissants de la puissance nucléaire. Je ne suis pas pro-fission. Un bon post envoyé hier par Marion Montaigne permet d’ailleurs d’avoir une meilleure idée, tout en finesse et humour comme à son habitude, de la manière dont fonctionne une centrale nucléaire (avec de très bons liens et commentaires en fin de post).

La fusion, par contre, me fascine. Elle semble une promesse propre et écologique difficile à croire. ITER, tout près de chez moi, a été l’objet de nombreuses angoisses. Mais une fusion contrôlée serait une énergie si puissante, si propre, si durable que cela semble impossible. Georges Vendryes, ingénieur au CEA, la qualifie d’ailleurs de joli rêve… Un rêve que les pro-fusion défendent pourtant bec et ongle (un bon article ici – un peu plus bas dans les paragraphes) sur la différence entre fusion et fission.

Bref, la science m’apprend chaque jour. Roman universel de l’existence de toute chose, le savoir scientifique me laisse humble et chaque jour un peu plus curieuse de comprendre. Merci Albert.

Lie sans ciment

Comme un souffle. Une gifle invisible.

Il est rentré dans mon bureau avec son carton sous le bras. Sur le coup, je n’ai pas compris, j’étais au téléphone, en train de faire ces mille choses inconscientes qu’on fait machinalement, décoller un post-it pendant qu’on parle, le repositionner, envoyer un mail en attendant la fin de la petite musique qu’on vous balance dans le combiné.

Je l’ai regardé, un peu comme si je me demandais ce qu’il foutait là, avec son air empressé et son carton sous le bras. A vrai dire, je me demandais un peu ce qu’il foutait là, quand même. C’est pas qu’on est super proches, lui et moi, on se dit bonjour à la machine à café, il nous est arrivé d’échanger au moins 3 minutes d’affilée sur des sujets divers, surtout d’ailleurs sur les mathématiques et la physique, parce que bon, il est un peu mathématicien au départ, et depuis quelques années et pas mal d’ouvrages de vulgarisation, je me suis éprise de physique quantique, comme un passe-temps un peu bizarre qu’on me reproche parfois.

Bref, je vais pas vous refaire la théorie des cordes, mais il était sur mon palier de bureau, et ce qui m’a mis la puce à l’oreille, soudain, c’est le directeur, collé à son cul, vraiment trop près pour que ce soit normal, qui le poussait un peu dans le dos, genre « en avant ». Et il me dit « Bon et bien je te dis au revoir ici, parce que je n’aurai plus d’autre occasion vu qu’on me demande de vider les lieux sur le champ », et l’autre qui le pousse dans le dos, qui le somme d’un silence impératif d’avancer dans l’instant.

Moi stupéfaite au téléphone, avec la standardiste qui vient de décrocher, elle en suspens, moi aussi, je ne trouve pas les mots sur le coup, je bredouille un « au revoir » pathétique, inconsistant, à côté, mou. A plat. La standardiste n’a pas compris. Moi non plus.

Faut dire que le matin je suis un peu longue à la détente aussi, j’entends juste comme un rideau de pluie les pleurs de ma collègue enceinte à côté, ses hormones probablement en train de jouer au trampoline. C’est pas tellement qu’on était proches hein, avec ce bonhomme, c’est pas pour la théorie des cordes et les films de Resnais, ces trois minutes volées; c’est la brutalité de la chose, la soudaineté, le principe quoi.

En gros, je lui ai dit bonjour à 9h10, je lui ai dit au revoir à 9h20. C’était la journée la plus courte de ma vie.

Et depuis, j’ai les boules.