Tu te rappelles ce soir d’été?

– Tu te rappelles ce soir d’été? demande ma mère à mon père.

– Oui.

Il a l’air songeur. La platine à vinyle tourne doucement avec ce vieux 78 tours récupéré chez mon grand père. Un vieux vinyle qui joue en crachotant du jazz des années 30. Un disque qui doit avoir une belle soixantaine d’années maintenant.

Et moi aussi, je me souviens. Les yeux un peu perdus, je glisse vers les fenêtres ouvertes sur ce soir d’août d’il y a vingt ans, lourd et chaud, gorgé d’une pluie à venir pour rafraîchir un sol brulé par deux mois de cagnard intense. Le silence d’un soir d’été comme il en est plein, un silence bruissant de mille vies, un silence épais de chaleur retenue par une terre craquelée d’espoir. Un silence percé soudain, comme une révélation. Un voisin, qui joue du jazz à la trompette, façon Amstrong.

Les sonorités rondes et gouleyantes, Château Las-tours musical, emplissent l’air vibrant des stridulations des grillons. Symphonie sublime et enjouée. Je vois mon père se lever. Je l’observe, immense et magnifique, se déplacer jusqu’au Playel de mon enfance, s’assoir sur le tabouret noir, ouvrir le clavier, un sourire au coin des lèvres. Quand ses doigts se posent sur les touches d’épicéa, je sais. Je sais que ce moment compte parmi les uniques qu’il me sera donné de chérir bien longtemps après.

Il lance une simple réplique à l’envolée, appel sonore et gracieux résonnant dans la nuit. Instant suspendu, l’hésitation du cuivre démontre l’étonnement suscité par cet accord opportun quoiqu’inattendu. Son harmonique colorée et riche reprend alors les notes posées par mon père en un jeu merveilleux de sons cuivrés et de marteaux de feutrine caressant les cordes du pianoforte.

Lorsque les dernières notes s’estompent doucement dans le soir, dans l’espace séparant nos maisons, quelques secondes de silence persistent comme pour retenir du bout des lèvres, du bout du souffle, du bout du cœur ce moment éphémère où l’étouffoir, le cuivre, les cordes et les grillons ont de concert résonné dans la noire chaleur de ce soir d’été.

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