Poétesse

[Mots d’enfants] Aurore, 2 ans et demi, m’attrape le visage, colle son nez au mien, et me dit :

– On se rencontre dans les yeux, maman.

Oui, ma fille, tu as tout compris. Car si le visage est le miroir de l’âme, les yeux en sont les interprètes ; et on rencontre l’autre à travers son regard, mon amour.

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Droguée

Odeur de lait sucré. De feuilles et d’herbes. Odeur de vent et d’extérieur.

Quand tu reviens de la crèche, échevelée et souriante, excitée, fatiguée, mais heureuse d’être rentrée à la maison ; quand je respire ton cou, tes joues, ta nuque en te disant à quel point tu m’as manqué aujourd’hui ; quand je te sens, que je te reconnais, que je t’identifie par tes phéromones mêmes ; je fais appel en moi aux instincts les plus primaires, l’instinct de la louve protégeant son louveteau, l’instinct de la chatte léchant ses petits.

Ton odeur de lait, de feuilles et de vent, c’est ma drogue.

Con – version

Il me semble que j’ai besoin de faire le ménage. Changer. Changer d’orientation professionnelle. Changer de métier, de rythme. Cette réflexion vient comme une évidence, une graine à faire germer (en combien de temps, 10 mois, 10 ans?).

Il fut un temps où j’étais drôle, bordel. Il fut un temps où j’avais de l’inspiration, de l’envie, du souffle. J’ai l’impression de m’être éteinte au détour d’un virage, ensevelie sous un boulot -qui-fut-sympa-mais-ne-me-passionne-pas, où je suis restée parce que c’est pratique, parce que c’est simple, parce qu’en fait j’ai la trouille.

J’ai envie de retrouver ce qui me plaisait. Ecrire, des poèmes, des haïkus, de la prose à rallonge juste pour le plaisir de poser des mots, écrire n’importe quoi, tout et rien. Faire des photos. Des photos en noir et blanc, de craquelures dans le sol. Des photos saturées de couleurs tonitruantes, ode tonique à la beauté du monde. Des photos en pastels, de sourires ou de rides aux coins des yeux. Lire. Lire tout ce qui me passe sous la main, sous les yeux. Lire en écoutant. Lire des nouvelles, des poèmes, des romans, des notes, des mémoires, des biographies, des articles, des posts, des boites de céréales. Lire, bordel.

Voilà, faut que je trouve un métier à base de lecture, d’écriture et de photos, qui permette d’en vivre. Bah on est mal barrés, j’suis pas prête de démissionner…

Des ratés

Ai-je manqué ma voie, mon chemin, mon destin?
Y’en a t-il un, ou mille? Lequel était le mien?
Celui que j’ai choisi, me le suis-je imposé?
Ou, laissant s’égrener et le temps et l’espace
Les potentiels déclinent et reste le présent?
Chaque fois, j’introspecte et regarde en dedans
Je vois tous les chemins, les personnes, les gens
Ceux que j’aurais croisé, haï ou adulé
Si j’avais fait un jour, un seul choix différent.
Serais-je qui je suis, ou bien tout au contraire
Une personne un peu étrangère à moi-même?
Smoking or no smoking, chemins aléatoires,
Je danse sur la corde de vies tout en miroirs
Déformants, grisants, défoncés ou fantasques
Et regardant chacun, je ne vois que le masque.

Rêveries

« J’ai rêvé l’autre nuit que je retournais à Manderley. J’étais debout près de la grille devant la grande allée, mais l’entrée m’était interdite, la grille fermée par une chaîne et un cadenas. J’appelai le concierge et personne ne répondit ; en regardant à travers les barreaux rouillés, je vis que la loge était vide. Aucune fumée ne s’élevait de la cheminée et les petites fenêtres mansardées bâillaient à l’abandon. Puis je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des rêves et je glissai à travers les barreaux comme un fantôme. »

Dans ces premières lignes de son roman, « Rebecca », Daphné du Maurier m’avait semblé poser des mots si justes pour évoquer la capacité des rêves à altérer toute chose, à rendre l’impossible possible, à enchaîner si naturellement des événements pourtant contradictoires en termes d’espace temps que j’avais dévoré ce livre d’une seule traite, du haut de mes 15 ans.

Hier soir, alors que la pluie tambourinait sur le toit d’un ton léger, créant une sorte de bruit blanc, cocon étrange, je suis partie. Loin, dans un rêve aux contours nettement flous, sirupeux brouillard alchimique engourdissant mon cerveau qui vivement m’emmenait aux détours d’îles connues et délaissées. L’évidence des transitions jurait pourtant avec ce décors changeant en quelques secondes, le scénario rocambolesque avec les réactions sereines que j’avais la sensation d’éprouver.

Cette nuit, je suis partie. Loin. Et j’aurais bien aimé ne pas revenir.