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Entendu vendredi dernier, de TripleB (BigBadBoss) à notre directrice France:
“Mais enfin, non on la recrutera pas, non mais franchement, tu te tiens au courant un peu ? C’est la crise ! La CRI-SE !! Demande à ton chauffeur, même lui il le saura!”
La directrice France n’a pas de chauffeur. Lui, oui.
J’aime les vieux livres. Non pas forcément les belles éditions, ou les beaux ouvrages. Non, j’aime les livres qui ont vécu, qui transportent une double histoire, celle de leur auteur et celle de leur propriétaire.
Jaunis par le temps. Racornis par les mains qui l’ont feuilleté, parfois inlassablement. Aimés, emmenés partout. Pages cornées, autant de marques-pages de fortune. Aussi, je vais vous faire partager une partie du préambule d’un de ces livres. Un préambule intense, et porteur de toutes les promesses. Un préambule qui m’avait marquée.
« Ce qui importe, c’est la vérité.
A présent que je suis vieille, j’ai toute la sérénité pour vivre. Je vais parler, déposer les mots et le temps. Je me sens un peu lourde. Ce ne sont pas les années qui pèsent le plus, mais tout ce qui n’a pas été dit, tout ce que j’ai tu et dissimulé. Je ne savais pas qu’une mémoire remplie de silences et de regards arrêtés pouvait devenir un sac de sable rendant la marche difficile. […]
Je suis heureuse d’être enfin là. Vous êtes ma délivrance, la lumière de mes yeux. Mes rides sont belles et nombreuses. Celles sur le front sont les traces et les épreuves de la vérité. Elles sont l’harmonie du temps. Celles sur le dos des mains sont les lignes du destin. Regardez comme elles se croisent, désignent des chemins de fortune, dessinant une étoile après sa chute dans l’eau d’un lac. […]
Je suis arrivée à la vieillesse par une journée d’automne, le visage rendu à l’enfance, je veux dire cette innocence dont j’ai été privée. Ceux qui se sont risqués à raconter la vie de cette enfant de sable et de vent ont eu quelques ennuis : certains ont été frappés d’amnésie, d’autres ont failli perdre leur âme. On vous a raconté des histoires, elles ne sont pas vraiment les miennes. […] Mais comme la vie n’est pas un conte, j’ai tenu à rétablir les faits et à vous livrer le secret gardé sous une pierre noire dans une maison aux murs hauts au fond d’une ruelle fermée par sept portes. »
La Nuit Sacrée, Préambule
Tahar Ben Jelloun
Quand sait-on au juste que c’est le bon moment pour quitter? Un homme, une ville, un boulot. Dans le cas de la France, tout s’est enchaîné sans que j’y réfléchisse trop. Et j’ai quitté. Mon homme, ma ville, mon boulot. Pour un autre boulot, dans une autre ville. Toujours pas d’homme ceci dit (ou alors un chat, ça compte?).
Dans cette ville, les nanas sont toutes des Bridget ou des Carrie en puissance. Pas encore trentenaire dans mon cas, mais la sensation est la même. Courir après ce fameux homme 1234, absolument inatteignable, complètement inaccessible. Rêvé. Et détesté, d’être autant en retard.
A partir de quel moment décide t-on que c’est trop, qu’on en a marre, que la coupe est pleine? Je ne crois pas encore avoir atteint ce stade, ô sublime patience qui sait être mienne.
Mais s’agirait de pas déconner trop longtemps, quand même.
PS: pour me réconforter, la petite musique du générique d’Exocet, qui manque tant sur les ondes…
Ouuuuh.
Que je sens que tout ça va être compliqué.
TripleB (BigBadBoss) vient de me demander de m’expatrier en France. Ahah. Le mot me fait beaucoup rire.
Une de nos collègues de la branche française de la compagnie part en congés maternité. Et plutôt que de recruter quelqu’un, TripleB pense envoyer Bibi faire le double de boulot là bas (puisqu’il est bien entendu évident que je continue mon taf hongkongais une fois en France).
Ma première question c’est :
Est-ce que tu comptes sérieusement me faire habiter chez mes parents pour quatre mois quand ça fait huit ans que j’ai quitté la maison ? Déjà, deux semaines de congés chez eux, c’est trop, malgré tout l’amour et le respect que je leur porte. Alors quatre mois de boulot, à moins que tu ne veuilles une boucherie sur la conscience, je préfère pas.
Nan, nan, nan, tu ne m’auras pas comme ça, c’est pas si facile. Comment ça, si ?
Ma seconde question c’est :
Tu sais quand même qu’ici, je me suis créé une vie que j’aime et dans laquelle je m’épanouis (bon sauf sentimentalement parlant, mais ça t’es pas sensé le savoir, comment ça j’ai l’air mal baisée ?) et que c’est tout de même un sacrifice et que diable vais-je donc faire de mon chat ? Bon, en gros, la question c’est : combien tu payes ?
Oui, je sais, je suis vénale. Mais ce sont les règles du jeu : tu bouscules ma vie, je bouscule ton porte monnaie.
Il me reste donc un peu moins d’un mois pour choisir entre :
L’humiliation fortement rémunératrice de retourner chez mes parents pour aller faire le double de mon boulot tout en mettant ma vie entre parenthèses encore une fois pendant 4 mois,
OU
Le harcèlement psychologique que TripleB va exercer sur moi si j’ai le malheur de refuser et ce afin de conserver mon indépendance, mon appartement et mon chat.
*songeuse*
26 ans.
Dans mes dents.
Voilà deux ans que je fête mon anniversaire ici, loin des miens. Les symboliques 25 ans. Et maintenant 26. Une année de plus. Une année de mieux ?
J’ai eu droit à une surprise des collègues, dans la salle de réunion principale. Cadeaux, gâteau, champagne, carte customisée par mes petits designers du département communication.
Ils font partie de ma famille ici.
Allez, j’vais me bourrer au champagne, histoire de.
Parce que je le vaux bien, merde.
EDIT: ça, ça m’a flinguée…
Un montage de l’ami avec lequel je suis partie…
Ca donne une petite idée.
L’aube, 5h30.
La brume accroche les cimes par lambeaux. Je suis à 40 mètres de hauteur, dans une cabane dans les arbres, sous mon duvet, et ma main soulève un pan de la moustiquaire qui me protège. Autour de moi, le vert, à perte de vue. Des bruits fantastiques de la jungle laotienne qui se réveille en dessous de moi montent jusqu’au faîte de mon arbre centenaire.
Nuam, notre guide, « zippe » jusqu’à nous. En effet, un câble métallique nous rattache à l’amont de la colline, et pour rentrer ou sortir de notre cabane, il nous faut enfiler un harnais que l’on attachera au câble, nous laissant filer au gré des forces de la gravité et de la célérité jusqu’à la plate forme permettant l’accès aux sentiers de randonnée.
Petit déjeuner : fruits, riz, légumes. Décoction de plantes, appelée « thé » par Nuam, mais qui ne correspond pas tout à fait à ma définition de ladite boisson. Puis chacun prend sa douche. Une douche à 40 mètres de haut, de laquelle on voit le vide entre ses pieds postés sur des caillebotis.
Vers 7h30, tout le monde est prêt. Vêtements de randonné maculées de boue de la veille, encore humides de rosée. Patchs anti moustiques, sprays répulsifs. Traitement anti palu. Chaussures de rando. Sac à dos avec trousse de soins. Gants. Harnais. Chacun zippe hors de la cabane.
C’est parti pour au minimum deux heures trente de randonnée, dans la boue de la jungle, puisque nous sommes encore en période de mousson, et qu’il a plu la veille. L’émerveillement, mêlé à la fatigue, aux muscles qui tirent, à la douleur des sangsues qui nous pompent régulièrement le sang, rampant le long des chaussures jusqu’à trouver un bout de chair libre à ventouser goulûment, imprégnant nos chaussettes et pantalons d’un sang rouge foncé. Les oreilles et les yeux aux aguets, nous guettons les gibbons, les araignées géantes, les serpents, les oiseaux.
Sueur et palpitations cardiaques accélérées. Mon sang tambourine à mes tempes. La pente est raide, et glissante de boue. Je souffle, je sue, je souffre. Je tente de ne pas me raccrocher aux arbres à l’entour, souvent couverts de sortes d’épines, encore plus souvent recouverts d’insectes divers. Enfin… La cascade. Elle est là, elle nous tend les bras de toute sa fraîcheur promise, de toute son abondance aqueuse et glougloutante. Chacun s’élance et c’est le délice de se baigner dans l’eau de cette jungle étouffante et humide, luxuriante et mystérieuse, entourés de poissons multicolores.
Nous nous laissons sécher au soleil…
Au déjeuner, vers 11h30, fruits, riz, légumes. Puis encore deux heures trente de marche, pour retourner, par un autre chemin, jusqu’à notre point de repos nocturne, la cabane. Sueur et tremblements des muscles qui tétanisent parfois, voix qui se taisent, regards concentrés sur le sentier. Discussions sommaires avec Nuam, qui tente de parler français. Le Laos, c’est l’Indochine.
Harnais, zip, cabane.
Les corps s’affaissent sur le sol de bois, les petites blessures se soignent, les vêtements sont retirés, sommairement débarrassés de leur boue jusqu’au lendemain et suspendus. Douche.
Dîner. Fruits, riz, légumes. Il est 17h30. Le soleil a disparu derrière les collines, il est temps de réinstaller les moustiquaires et notre campement avant que la nuit noire ne s’abatte sur nous, dépourvus d’électricité que nous sommes. Une demie heure plus tard, la chape de plomb est tombée, ne laissant qu’une cacophonie sans nom d’oiseaux en tous genre et de bêtes inconnues sous nos pieds. On joue aux cartes, à la lueur des lampes torches, pendant peut être une heure ou deux. Puis la fatigue et le sommeil se font sentir et prennent le pas sur nos habitudes durement ancrées de noctambules urbains.
Durant la nuit, bruit sourd sur le sol de la cabane. A moitié ensommeillée, je distingue vaguement une silhouette humanoïde fouiller dans un sac près de mes affaires. Adepte farouche de la procrastination, je me rendors. Je sais désormais que les gibbons aiment le shampoing à la fraise, répandu en larges taches rosâtres sur le sol de la cabane, et sur une partie de mes affaires…
Plus de photos, là.








